Georges Lachaud: les minorités gouvernent grâce aux divisions de la majorité (1875)

Voici un extrait tiré de la préface de l’ouvrage intitulé « Essai sur la Dictature », écrit et publié en 1875 par l’homme de loi, romancier et écrivain politique Georges Lachaud (Amyot Libraire-Éditeur). Cet extrait et cet ouvrage se juxtaposent en partie à notre époque actuelle et, en quelque sorte, aux objectifs que se donnent le Mouvement républicain du Québec.


L’avènement de la démocratie, dans son sens rigoureux, n’est autre chose que le succès de la revendication plus ou moins brutale de la majorité contre la minorité. Mais pour juger si ce succès est prochain, il faut se demander sur quelles bases la minorités ont pu de tous temps asseoir leur prépondérance.

Comment les classes nobiliaires, militaires ou simplement riches sont-elles parvenues non-seulement à soumettre (ce qui est possible, grâce à la supériorité d’armement), mais encore à subjuguer les classes inférieures ? En mettant en pratique la maxime : Diviser pour régner.

Il n’est pas un politique qui n’est exprimé, sous une forme ou sous une autre, cette règle indispensable à toute minorité pour réduire une majorité. Tous les rois, tous les ministres habiles, tous les capitaines, tous les conquérants ont appliqué cette maxime ; les penseurs qui viennent après les hommes d’action et étudient leurs actes l’ont énoncée, mais il ne l’ont pas inventée.

Lorsqu’à n’importe quelle époque de l’histoire, la plèbe n’est pas divisée contre elle-même, elle brise tous les liens qui la gênent et renverse sans efforts ses chefs et ses maîtres. Toutes les grandes révolutions du monde sont venues d’une entente passagère entre les diverses classes d’opprimés. Quand la guerre cessa de ville à ville, la révolte menaça le gouverneur de la province ; lorsqu’elle cessa de province à province, elle menaça le roi lui-même.

L’unité de la France, par exemple, enfanta la révolution de 1789. Si les États-Généraux avaient apporté dans leur réunion toutes les anciennes rivalités de provinces, de villes, de villages, ils auraient passé le temps à détruire les prérogatives du Nord au profit du Midi, ou celles du Midi au profit du Nord ; et le roi, la noblesse, le clergé, auraient fait déchirer les cahiers de doléances de l’Auvergne par les gens de la Bretagne et ceux de l’Alsace par les gens de Gascogne.

Les gouvernements forts ont tous compris cette loi. Chaque fois qu’ils l’ont exploitée, ils ont sauvegardé leur intérêt propre et celui de leurs partisans.

C’est pour résister à cette tactique que se forma naguère une association aujourd’hui agonisante, dont le but avoué était d’étouffer les haines séculaires et d’unir les hommes de tous les pays contre les oppresseurs ou contre leurs maîtres. De sorte qu’il existe encore une catégorie d’affidés qui, dans la poursuite de leurs revendications et dans la recherche de leurs intérêts légitimes ou non, ne se laissent distraire ni par la guerre, ni par l’invasion, ni par la gloire, ni par la honte. Si cette classe était très nombreuse, la société actuelle n’aurait plus aucune chance de durée, mais l’habile politique de certains gouvernements étrangers restreint le chiffre des adhérents autant que possible, et les hommes d’un âge mûr, s’ils vivent à Berlin ou à Petersbourg, peuvent espérer mourir sans avoir souffert de l’effondrement de la vieille Europe.

Nous disons que les minorités ne gouvernent que grâce aux divisions de la majorité. C’est une règle dont nous trouvons la confirmation en regardant autour de nous. Sans apprécier le fond des choses, sans examiner l’utilité ou l’inutilité, le droit ou l’injustice de ce fait, il nous faut constater que certaines personnes profitent plus que les autres de l’organisation sociale, et, en même temps, que les moins favorisés aspirent à prendre la place des plus heureux. Nous ne croyons pas trop nous avancer en prenant ces deux affirmations comme point de départ. Or, n’est-il pas incontestable que si tous ceux qui veulent un changement se réunissaient contre tous ceux qui le repoussent, le nombre énorme des uns paralyserait la résistance des autres ?

Est-ce la résignation, le respect des droits acquis qui détournent la majorité de cet assaut triomphant ? Il est bien difficile de le croire et bien dangereux de s’y fier.

De même que le gendarme empêche seul le vol vulgaire, de même ce grand gendarme qu’on nomme le gouvernement arrête seul le vol scientifique qu’on appelle liquidation sociale.

Ne dites pas que le paysan qui possède un clos ou un pré prendrait la parti du riche. Quel que soit le morcellement des terres et des fortunes, le paysan sait bien qu’en partageant le sol on lui laisserait pour sa part le lopin de terre qu’il travaille et même qu’on y ajouterait quelques arpents de supplément.

Divisez le nombre d’hectares cultivés par le nombre de cultivateurs et voyez si la plupart des paysans même aisés n’auraient à gagner à un remaniement brutal de la propriété. Vous objectez que chacun y perdrait, que la suppression de la richesse affecterait les classes même qui profiteraient de cette spoliation. Vous faites des démonstrations convaincantes pour prouver que la concentration du capital dans quelques mains est indispensable, vous pouvez avoir raison, mais n’espérez pas persuader des gens qui comprennent juste ce qu’ils voient, et voient juste ce qu’ils touchent. Le paysan voit la terre aux mains d’autrui et la désire sans raisonner. Ce qui l’arrête, c’est, disons-le encore, le gouvernement, mais un gouvernement armé de trois cent mille fusils. Trois cent mille fusils ! Suffirait-il de quelques fonctionnaires pris dans la classe bourgeoise, s’il fallait utiliser cet arsenal ? Non sans doute.

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Les paysans si nombreux sont dispersés, ils ne peuvent se communiquer leurs projets, ils ne peuvent surtout combiner leurs efforts. Aussi, les classes rurales deviennent absolument impuissantes si l’on n’organise pas sous forme d’armée la force dont elles disposent. En d’autres termes, la puissance qu’elles possèdent est latente tant qu’elle n’est pas mise en oeuvre par une volonté supérieure.

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Que conclure ? C’est qu’aujourd’hui il suffirait d’une émeute pour mettre en péril l’existence même de notre civilisation ; c’est qu’il suffirait d’une émeute triomphante pour l’anéantir.

Pour l’anéantir, car la démocratie anarchique, encore ignorante, n’ayant que des haines et point de programme, que des appétits et point de principes, couperait l’arbre pour dévorer le fruit. Mais l’avènement de la démocratie n’est point nécessairement la destruction. Il peut se réaliser, selon nous, sous une forme aussi complète et plus féconde que celle de l’anarchie, sous une forme expérimentée souvent avec succès.

La revendication de la majorité contre les minorités peut réussir sans que tout s’écroule.

La dictature, mais la dictature déléguée par les citoyens et s’inspirant dans tous ses actes d’un respect profond pour les aspirations populaires, d’une sympathie active pour les misères sociales, telle est, à notre avis, la forme pacifique de la démocratie victorieuse.

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  • Georges Lachaud : « Essai sur la Dictature », Première partie. Avant-Propos : « De l’avènement de la démocratie ». Amyot Libraire-Éditeur, Paris 1875.
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